L’apport des Peuples Premiers à notre transition

yawa

En Grande Ecole il y a 10 ans, il y avait un ou deux cours, sur l’ensemble des matières enseignées, où l’on nous amenait à envisager que nos modèles de développement sont clairement destructeurs pour la planète et l’humanité. On suscitait parfois notre curiosité en nous disant que nous serions prochainement confrontées à de nouvelles problématiques d’envergure. On ne nous invitait jamais à penser l’avenir en terme de changement de paradigmes. Il y a encore un an, j’ai proposé à cette Grande Ecole d’organiser un séminaire avec l’ex-Grand Chef de la Nation Algonquine, Canada, sur le thème du « Cercle dans la vision amérindienne – pour un Leadership vraiment global ». La Direction n’a même pas pris la peine de nous répondre directement ; on m’a rapporté que ce sujet n’entretenait « pas de lien » avec l’Ecole.

Cependant, le grand Sens de l’existence englobe toutes les expériences de la Vie de ce regard circulaire cher aux amérindiens, ce regard de cohérence et de bienveillance… Et c’est donc cette même Ecole, pas toujours facile à vivre sur le moment, qui m’a mise sur la voie d’une longue quête personnelle auprès des Peuples d’Amazonie, après m’avoir envoyée en échange universitaire au Brésil… Pénétrant miraculeusement la toison enchantée des jungles, touchée par la rédemption sauvage de leur silence touffu, j’ai vite réclamé mon droit d’asile en leurs terres ! J’ai demandé à recevoir un enseignement spirituel, à marcher une voie de guérison intérieure et à pratiquer un art de vivre harmonieux au quotidien, là, camouflée dans les entrailles organiques de la Terre Maman.

BenkiMais on m’a répondu que le chemin authentique commençait par un engagement missionnaire au quotidien pour défendre les droits du vivant. Alors que je découvrais l’extrême richesse et l’infinie beauté de patrimoines environnementaux et identitaires, leur extinction imminente et généralisée cinglait en effet mon esprit, avec une brutalité toute nouvelle, viscérale. Je contemplais ces êtres en osmose simple et joyeuse avec leur Eden environnant, par le biais de savoirs ancestraux précieux et uniques qui les y lient ; je les contemplais pris dans un processus infernal d’anéantissement, par des forces obscures et puissantes qu’ils n’avaient pas appris à combattre… Dans le tumulte des menaces, crises et mises en oeuvre de résilience sur place, j’ai entendu leur autre appel : « Rentre chez toi et fais-y quelque chose pour que nos forêts ne s’éteignent pas ! »

En présence de nos frères et sœurs autochtones, les émotions profondes sont au rendez-vous, les nouvelles prises de conscience, certainement, aussi. En moi, il ne s’agissait donc plus d’une réflexion intellectuelle et politique sur ce que les prochaines générations pourraient manger, boire ou respirer demain. Il s’agissait d’une expérience directe et saisissante qui allait marquer ma vie, sur l’état d’urgence des faits. Un leader Esquimo-Kalaallit, Angaangaq Angakkorsuaq, interprète la fonte des glaces qui ligote l’espoir de son Peuple depuis plusieurs décennies : pour lui, la fonte des glaces est une suggestion du Cosmos pour que celles de nos cœurs fondent à leur tour, afin de rénover notre relation à tous les règnes de la Terre. En effet, avec un cœur ardent de sensibilité et d’aspiration, les barques de nos métamorphoses nécessaires à une plus grande harmonie sur la planète seront menées avec force d’authenticité et d’engagement.

AngaangackLes Indiens ne m’ont pas seulement touchée par les notes mystérieuses d’un nectar au naturel, qui nous envoûtent gracieusement pour le valoriser et le protéger. Ils m’ont aussi éclairée sur une manière d’être, pour réaliser notre joie profonde, notre libération et pour servir notre mission divine.

On entend souvent les gens qui remettent en cause l’action écologique argumenter : « Puis-je à moi seul changer le monde ? A quoi bon faire des efforts ?! » Mais alors comment tous ces Indiens d’Amazonie font-ils pour garder le cœur dévoué au combat lorsque leurs terres sont pillées et leurs membres assassinés ? Certes, plusieurs communautés natives sont tellement accablées qu’on y trouve le plus haut taux de suicide du Brésil. Mais beaucoup encore vivent dans l’espoir, le courage, l’humour, la dévotion et la célébration des délices simples de la vie au quotidien… Ils nous suggèrent que notre libération et notre joie profonde ne dépendent pas de la réussite de nos actions, mais de notre qualité d’abandon à la vie et à son ouvrage, à chaque instant. « C’est pour Pawa (Dieu) que je combats, c’est pour honorer les rêves de mon grand-père et les prophéties de mes ancêtres, c’est pour que notre identité ne s’éteigne pas. » Dans cette perspective, peu importe le succès matériel mais plutôt, la manière dont nous nous comportons intérieurement pour tenter de l’obtenir.

Pour les gardiens de la sagesse séculaire, la « mission divine » n’est donc pas seulement de sauver des terres, ni même la Terre entière, mais aussi et surtout de perpétuer un système de valeurs, pilier invisible de l’écologie profonde de nos vies. Ainsi, on combattra les désordres planétaires en éduquant, en enseignant, en communiquant – plus que par l’apparence de procédés économiques favorables à la reforestation ou à la compensation carbone par exemple. Le leader Ashaninka, Benki Piyanko, résume : « Pour sauver la Terre, il faut changer l’esprit des hommes. »

pablo1Dans la lignée des mythes inspirateurs des cosmogonies ancestrales, on combattra aussi en flirtant avec le très haut potentiel de l’être humain à co-créer sa réalité : on combattra en s’initiant à un nouveau degré de maîtrise de soi, par l’alchimie intérieure de l’ascèse. Dans les communautés natives, les chefs sont généralement des initiés spirituels, ayant accompli leurs rituels de passage, leurs temps d’isolement, leurs apprentissages pour naviguer dans les mondes invisibles en présence. Ils savent renforcer leur système nerveux et l’intensité émotionnelle de leurs intentions profondes. Par une pratique diffuse – de la transe chamanique, de la méditation profonde, du rêve conscient… –, ils canalisent continuellement des orientations supérieures, concentrent leur force psychique et prie l’Absolu pour la descente de sa Grâce.

Par le saint pouvoir des Ancêtres, le chant de ce Peuple m’a interpelée : « Que veux-tu vraiment ? Maintenant tu le peux ! »

Par Solen Amk, auteure de Rêver une Nouvelle Terre